Liège

Quand
un terroir a vu naître un héros comme Charlemagne,
il est naturel que les hauts faits qui s'y sont déroulés
se muent en légendes aussi nombreuses que les fleurs dans
la barbe de l'Empereur! Mais le visiteur d'aujourd'hui a trop rarement
le loisir de s'imprégner des histoires populaires et des
gestes héroïques. Heureusement, de passage à Liège,
il lui suffira de s'attabler avec Tchantchès et de lui offrir
le pèkêt. Le bougre ne se fera guère prier
pour révéler les secrets de l'âme liégeoise...

Tchantchès, c'est sans doute un mythe, une marionnette, un personnage
folklorique, mais c'est avant tout un vrai garçon de chair et de sang
dans la tête des Liégeois, tant ceux-ci se sont identifiés à celui-là.
Et c'est vrai que la personnalité du François de Liège
(Tchantchès signifie François en langue wallonne) résume
bien celle de la Cité Ardente et de ses enfants... Parfois du bon
sens et toujours bon coeur, bavard et buveur, Tchantchès, c'est Liège.
Vous le rencontrerez le plus souvent sur son île d'Outremeuse où il
est toujours bien vivant dans les théâtres de marionnettes.
Si
un homme de bois n'est déjà pas chose ordinaire,
sa venue au monde est, elle, tout à fait extraordinaire.
En effet, Tchantchès est né en 760 (le 25 Août
comme Sylvain) entre deux pavés du "Djus-d'la-Moûse" (le
quartier populaire d'Outremeuse). Il a poussé son premier
cri pour réclamer du pèkêt (le genièvre
local). Très vite, notre Tchantchès s'est révélé être
un sacré gamin, bon compagnon mais forte tête, ou
plutôt li tièsse près dè bonèt
("la tête près du bonnet", tout un programme!).
C'est
dans la rue qu'il a fait ses classes, offrant tantôt des
coups de main, tantôt des côps d'tièsse èpwèzonés.
Et ces fameux "coups de tête empoisonnés" n'ont
pas tardé à le rendre célèbre à la
cour de Charlemagne. Toutes les marionnettes liégeoises
vous le diront: c'est Tchantchès qui sauve toujours la mise à l'Empereur
et à ses preux face aux terribles Sarrasins, et avec humour
et panache encore! (Il vous emmènera volontiers devant les
scènes où il a ses habitudes... Rien qu'au centre
de la ville, trois théâtres de marionnettes l'accueillent
durant toute la saison.)
Si
Tchantchès n'est pas mécontent de ses exploits, il
n'en a pas attrapé la grosse tête pour autant. Comment
d'ailleurs abandonner une simplicité toute liégeoise
quand on a Nanèsse pour épouse? Une sacrée
bonne femme, cette Nanèsse! Et comme "elle n'a pas
sa langue dans sa poche", elle ne s'en laisse guère
conter par son bonhomme.
Alors, à la
maison, Tchantchès préfère jouer au diplomate
et savourer tranquillement la cuisine de sa femme... Ah ça,
elle n'est pas revêche aux fourneaux, Nanèsse! Qui
peut dire ce qu'elle réussit le mieux? Ses boulets se noient
de plaisir dans leur sauce au sirop de Liège, sa rodge tripe
(boudin rouge, au sang) se fond dans sa fricassée de pommes,
son matoufèt (poêlée de farine, d'œufs
et de lard) nourrit Tchantchès pour la semaine, et sa salade
liégeoise (lard, haricots verts "mange-tout",
pommes de terre, oignons et vinaigre) fait saliver tout le Djus-d'la
tout cela sans oublier les bouquettes....
Après
manger, Nanèsse n'aime pas "avoir son homme dans ses
jambes". Elle préfère s'assembler avec d'autres
commères sur "la pavée" pour aller aux
nouvelles, ou encore pour préparer la prochaine fête
du Quinze Août. Cette année, il s'agira d'avoir la "potale" la
mieux garnie (petite chapelle murale dédiée à la
Vierge).
Tchantchès,
lui, préfère la compagnie de ses vieux camarades.
Alors, il va boire la goutte avec ses fidèles de la République
libre d'Outremeuse. Quoi de plus normal puisque l'ancien quartier
des tisserands lui a élevé une statue et lui a consacré un
musée -le Musée Tchantchès- où, entre
les collections de ses costumes et la scène de son théâtre,
il rencontre toujours le Président ou un ministre de la
République pour trinquer avec lui.
Puis,
pour ne pas faire de jaloux, il va goûter le pèkêt
de ses vieux amis de l'ancien quartier des tanneurs. Là,
si Jean-Denys, le mayeur de la Commune libre de Saint-Pholien des
Prés, n'est pas en train de pêcher avec Marcatchou,
Tchantchès lui offre la tournée. Et de tournée
en tournée, les compères feront le tour de leur île
puis de leur ville, sans oublier aucune escale d'amitié.
Liège
n'est-elle pas la ville des rendez-vous de tous les amoureux de
la vie?
Sacré Tchantchès!
C'est décidément à ses côtés
qu'il faut découvrir l'Ardente Cité...
Et
si le folklore était d'abord la poésie de l'histoire?
Texte
de Christian Libens
Et
puisque la Belgique c'est tout de même le pays de la BD voici
quelques photos de peintures sur murs de maisons à Bruxelles.
